Ben Ali despote électoral
Elections en Tunisie
Par Chokri Hamrouni,
Vincent Geisser
vendredi 22 octobre 2004
Lorsque, le 7 novembre 1987, le général Zine El Abdine Ben Ali a pris le pouvoir par son « coup d’Etat médical » (destitution de Bourguiba pour raison de sénilité), le nouveau président avait promis aux Tunisiens de ne plus subir « ni présidence à vie, ni succession automatique à la tête de l’État, desquelles le peuple se trouve exclues. Notre peuple, affirmait-t-il, est digne d’une vie politique évoluée et institutionnalisée, fondée réellement sur le multipartisme et la pluralité des organisations de masse ». Aujourd’hui, dix-sept ans après le putsch constitutionnel, cette promesse raisonne comme une mauvaise blague dans les rues de Tunis et les localités de l’intérieur du pays : depuis son indépendance, la Tunisie n’a connu aucune élection libre, le pluralisme politique relève d’une mise en scène frisant le ridicule (à peine une dizaine d’associations réellement indépendantes pour plus de mille contrôlées par le régime), la liberté d’expression est totalement verrouillée par un appareil policier hypertrophié (130 000 policiers soit un agent pour 70 individus) et la corruption va en se généralisant, touchant autant les nouveaux entrepreneurs high-tech que les petits artisans-commerçants des souks de la médina (multiplication du nombre de faillites frauduleuses). Les Tunisiens se réfugient dans une forme de célébration nostalgique de l’ancien régime, les « années Bourguiba » étant désormais évoquées comme une sorte d’âge d’or tunisien, époque, où certes les libertés étaient fortement contrôlées mais, où le pays brillait dans l’ensemble du Tiers-monde sur les plans éducatif, culturel et intellectuel. Aujourd’hui, dans les universités tunisiennes, les postes de police ont remplacé les ciné-clubs, les troupes de théâtre universitaires ont disparu au profit des cellules étudiantes du parti quasi-unique (le Rassemblement constitutionnel démocratique) et les professeurs sont contraints de délivrer leur enseignement sous le contrôle permanent « d’élèves policiers », censés les dénoncer au moindre faux-pas. Ce « petit pays » qui, à l’aube du XXe siècle, avait su donner au Monde arabe ses plus brillants intellectuels réformistes (Kheir Eddine, Tahar Haddad, Abdelaziz Thaalbi, Aboulkacem Chebbi, M’Hammed Ali...) connaît actuellement un assèchement intellectuel total : les quelques festivals internationaux de musique et de cinéma (Carthage, Hammamet, Tabarka..), financés à grands coups de subventions par le régime de Ben Ali, peuvent un temps faire illusion mais ne parviennent pas à masquer le « désert culturel » qui gagne aujourd’hui l’ensemble des couches sociales du pays, y compris les élites urbaines : Internet et les chaînes paraboliques arabophones sont les seules ouvertures culturelles tolérées par le pouvoir autoritaire, quand elles ne sont pas, elles aussi, frappées par la censure.
Sur le plan économique, le pillage organisé et la corruption encouragée par un népotisme institutionnalisé (les familles du Palais), continuent à aggraver une situation de crise structurelle qui n’arrive plus à contenir un chômage galopant, notamment chez les jeunes (supérieur à 20 % selon certains économistes). Ceux-ci fuient au péril de leur vie le « miracle économique », tant vanté de Ben Ali, vers des eldorados, qu’ils n’atteindront probablement jamais (des dizaines de morts recensés dans des embarcations de fortune ces derniers mois).
C’est dans ce contexte de résignation et de morosité que doivent se dérouler les élections présidentielles et législatives du 24 octobre. Il est vrai que le régime a fait les choses dans les règles de l’art : en mai 2002, il a fait approuver par référendum une réforme de la Constitution, permettant au président Ben Ali de briguer un quatrième mandat, ce qui revient à restaurer en Tunisie le principe d’une « présidence à vie déguisée ». De ce point de vue, le régime tunisien semble plus proche du « cas syrien », que de celui de l’Algérie ou du Maroc, où il existe, malgré tout, des marges de manœuvre électorales. Pour la grande majorité des Tunisiens, ces échéances constituent donc un non-événement, car force est de constater qu’au pays de Ben Ali, « les élections se suivent et se ressemblent »1, le cérémonial électoral - toujours respecté sur le plan formel - relevant d’une pure logique de consolidation du régime en place : 99 % des voix assurées pour le Président sortant (un score à la Saddam Hussein ou à la Bachar El Assad) et la quasi-totalité des sièges au Parlement réservée au parti présidentiel (RCD), les partis de l’opposition alibi devant se contenter de « miettes électorales ». En effet, en Tunisie, les périodes électorales ne sont pas synonymes de débats contradictoires mais sont le moment privilégié, où le pouvoir autoritaire entend rappeler avec force le monopole de sa « violence légitime » et sa mainmise sur l’ensemble de la société. Aussi les campagnes électorales sont-elles moins des espaces de participation et de mobilisation politiques que de répression : le harcèlement et les agressions dirigées contre les opposants et les militants des droits de l’homme se banalisent durant les périodes électorales. Récemment, des personnalités de la société civile et des leaders de l’opposition indépendante, appelant au « boycott actif des élections » en ont d’ailleurs fait les frais : Hamma Hammami du Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT), Moncef Marzouki du Congrès pour la République (CPR), Abdelwahab Matar (initiateur de la plainte contre l’illégalité de la candidature de l’actuel président), Abdallah Zouari (journaliste connu, assigné à résidence) ont été interpellés afin de subir des interrogatoires policiers « musclés », diligentés directement par le Palais présidentiel. Le pire peut-être pour les quelques « têtes brûlées » de l’opposition, osant encore dire « non à Ben Ali ! », c’est que cette répression se déroule dans un climat d’indifférence générale. Les Tunisiens semblent progressivement s’accoutumer à la routine répressive : les leaders de l’opposition indépendante sont moins perçus comme des « héros résistants » ou des « sauveurs démocratiques », que comme des « chimériques », sinon des « irréalistes imprudents ». C’est là l’un des effets majeurs de l’autoritarisme qui n’est pas suffisamment analysé par les observateurs et les experts : loin de produire en réaction une contestation populaire de type démocratique et sociale, le régime autoritaire accélère une dépolitisation massive de la société, la politique devenant « suspecte », même lorsqu’elle est accomplie par des « Justes ». Force est de reconnaître, qu’actuellement, les mouvements de l’opposition indépendante ne rencontrent qu’un écho très limité dans la société tunisienne. Ils sont contraints à une forme d’exil intérieur, leurs activités étant réduites à quelques prises de positions protestataires, via les sites Internet ou les médias étrangers. L’autoritarisme de Ben Ali contribue ainsi à discréditer la politique et avec elle, l’ensemble des opposants démocrates, qui sont de plus en plus coupés de la population et, en particulier, des couches sociales défavorisées. Mais ne nous y trompons pas : cette position d’extériorité de l’opposition démocratique par rapport à la société tunisienne n’est pas simplement due à la répression du régime mais aussi à un mouvement culturel de fond qui se traduit par la montée d’un discours identitaire et civilisationnel à connotation anti-occidentale, sinon anti-démocratique, notamment dans les nouvelles générations. Aujourd’hui, force est de constater que même un parti islamiste comme Ennahda (« Rennaissance », interdit en Tunisie), ou un leader charismatique comme Moncef Marzouki (ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme), apparaissent décalés, car jugés « trop politiques », c’est-à-dire trop « modérés », voire « trop occidentaux ». C’est peut-être là une des conséquences paradoxale de l’autoritarisme du régime tunisien : choyé par l’Union européenne pour sa stabilité politique, son ancrage pro-occidental, sa « performance économique » et sa « lutte exemplaire » contre l’islamisme, le maintien sous perfusion financière du régime de Ben Ali pourrait bien faire le lit, à moyen terme, de courants politiques radicaux, avides de réaliser la sombre prophétie de l’universitaire américain Samuel Huntington : le choc des civilisations dans sa version arabo-musulmane. « Ben Laden a voté pour Ben Ali ! »2, affirmait Sihem Bensedrine, militante des droits de l’homme, aux lendemains du 11 septembre 2001. A la vieille de nouvelles élections truquées, cette formule prend tout son sens : la dérive sécuritaire du régime tunisien ne profite qu’à ceux qui prônent la stratégie de la terreur dans le monde arabo-musulman. L’on pourrait également inverser la formule, "Ben Ali a voté pour Ben Laden !", dans la mesure où le dictateur tunisien entend pleinement tirer profit de l’amplification du terrorisme international pour se présenter aux yeux des pays occidentaux comme le "vigile maghrébin" de l’Axe du Bien.
Cette analyse est également partagée par Moncef Marzouki, principal animateur du boycott électoral : « Les politiques à court terme, le cynisme des décideurs occidentaux, loin de protéger l’Occident, vont aggraver ses difficultés, tant dans la gestion de l’émigration que celle du terrorisme. Au lieu de stabiliser le mal tant redouté aux frontières de l’empire, on ne fait que l’importer chez soi »3.
En l’absence de perspectives sociales et politiques claires, comment la jeunesse maghrébine ne pourrait-elle pas, en effet, être séduite par les sirènes radicales du Golfe persique et d’ailleurs ? Il est vrai qu’aujourd’hui, en Tunisie, les sirènes en provenance d’Irak, de Palestine ou d’Afghanistan, produisent davantage d’échos dans la jeunesse déboussolée que celle des démocrates indépendants qui luttent avec des moyens dérisoires et sous le couperet permanent de la censure et de la répression.
Face au cynisme de certains gouvernants européens qui prétendent soutenir Ben Ali, parce qu’il constituerait « le meilleur rempart contre l’islamo-terrorisme », les opposants tunisiens adressent, à travers leur mot d’ordre du boycott, un message bien plus fort : cautionner ces élections, en violation des principes constitutionnels fondamentaux, c’est prendre le risque de ne plus se comprendre dans l’avenir, de ne plus parler la même langue politique et, pire, de laisser croire aux nouvelles générations tunisiennes que seuls les citoyens occidentaux mériteraient des élections libres, tandis que, les peuples de la rive Sud de la Méditerranée, devraient se contenter de simulacres électoraux.
Notes :
1 Olfa Lamloum et Bernard Ravenel, « Tunisie : la fiction pluraliste », Confluences, n° 32, hiver 1999-2000.
2 Sihem Bensedrine, « Ben Laden a voté pour Ben Ali », La nouvelle Lettre de la FIDH, n° 59 septembre 2002.
3 Moncef Marzouki, Le mal arabe. Entre dictatures et intégrismes : la démocratie interdite, L’Harmattan, 2004.
Chokri Hamrouni
PolitologueDu même auteur, à lire en ligne sur Oumma.com :
Vincent Geisser
Politologue, chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (CNRS), enseigne à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence.
Dernier ouvrage paru : Marianne et Allah, Editions La Découverte (15 mars 2007)
Il est également l’auteur de :
- Bourguiba, la trace et l’héritage, éditions Karthala, mai 2004 (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
- La nouvelle islamophobie, Editions la Découverte, 2003 (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
- Ethnicité républicaine (Presse de Sciences-Po, 1997) (Cliquez ici pour vous procurer ce livre),
- Diplômes maghrébins d’ici et d’ailleurs (CNRS Editions, 2000)
- Le Syndrome autoritaire. Sociologie de la Tunisie de Bourguiba à Ben Ali (en collaboration , Presse de Sciences po, 2003) (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
