Nicolas Sarkozy, apprenti-sorcier de la laïcité
Par Laurent Lévy
mercredi 13 février 2008
L’homme qui, depuis la tribune que lui offrait l’UOIF au Bourget, avait donné le coup d’envoi à la campagne qui a abouti, sous prétexte de laïcité, à la déscolarisation de centaines de jeunes filles, et provoqué un débat empoisonné qui a ouvert d’inutiles fractures dans la population de ce pays, reprend aujourd’hui à frais nouveaux la question de la laïcité.
S’exprimant depuis la basilique des papes à Saint-Jean de Latran, et tout en évoquant cyniquement « la liberté de ne pas être discriminé par l’administration en fonction de sa croyance », il déclare « que la foi chrétienne a pénétré en profondeur la société française, sa culture, ses paysages, sa façon de vivre ». Et il enfonce le clou : « La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n’aurait pas dû. »
La mention des « racines » est loin d’être anodine, puisqu’il insiste : « Arracher la racine, c’est perdre la signification, c’est affaiblir le ciment de l’identité nationale, c’est dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire. ». Ainsi, lorsqu’un ministère « de l’identité nationale » est institué, il faut comprendre que Sarkozy entend par là, entre autres choses, « l’identité chrétienne » de la France.
Dès lors, la régression fondamentale du régime institué par le Président s’exprime avec la plus grande netteté, lorsqu’il conclut sa tirade : « C’est pourquoi nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : assumer les racines chrétiennes de la France, et même les valoriser, tout en défendant la laïcité, enfin parvenue à maturité. Voilà le sens de la démarche que j’ai voulu accomplir ce soir à Saint-Jean de Latran. »
Que le président d’une République « laïque », dans laquelle le caractère séculier de la politique est non seulement constitutionnel, mais essentiel à la vie en commun, s’exprimant ès qualité, puisse déclarer qu’il « partage l’avis du Pape quand il considère […]que l’espérance est l’une des questions les plus importantes de notre temps » en dit long, si on l’éclaire par cet autre passage du discours présidentiel : « Un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. »
Ainsi, dans la République de Sarkozy, il serait bon que les gens « croient ». Or, si la laïcité n’est en aucun cas une injonction à « ne pas croire », si elle n’a aucune raison de privilégier les athées, elle n’est pas pour autant compatible avec l’affirmation que la croyance religieuse serait utile à la République, que l’intérêt de la République serait que les gens « croient ». Libre à qui veut de le penser. Il n’appartient en aucun cas au représentant de l’état de le dire.
Certains ont voulu voir, pour s’en réjouir ou pour le déplorer, une contradiction entre la renonciation à la sécularité de l’État que manifestent les discours du Latran et de Ryad, et ce qui a été présenté, lors des débats de 2003-2004 qui ont abouti à la loi anti-foulard, comme un renforcement de la laïcité. Mais si l’on considère, ainsi que cela a été montré avec force à diverses reprises, que la loi anti-foulard était elle-même très éloignée de la conception de la laïcité qui a jusque là toujours prévalu dans ce pays , on voit clairement la cohérence d’ensemble de sa politique en la matière.
« La laïcité, conclut le « président de tous les français », est devenue une condition de la paix civile. Et c’est pourquoi le peuple français a été aussi ardent pour défendre la liberté scolaire que pour souhaiter l’interdiction des signes ostentatoires à l’école. »
Lorsque l’on pense aux débats publics qui fondent cette assertion, on comprend que la laïcité se résume pour le président à la défense de l’enseignement catholique et la chasse au foulard à l’école publique.
La République ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte ; ce sont les termes mêmes de la loi de 1905 portant séparation des Eglises et de l’Etat. Elle n’a pas non plus à dire, par la voix de son président, que « la République laïque a sous-estimé l’importance de l’aspiration spirituelle ».
À ce renversement de la perspective laïque, Nicolas Sarkozy ajoute le mépris pour les populations des quartiers populaires : Lui, qui réclame plus de « spiritualité », se plait ainsi à évoquer « le désert spirituel des banlieues ». Le promoteur de la loi « anti-foulard » du 15 mars 2004, sait pourtant bien que les banlieues sont précisément parmi les lieux de France où les pratiques religieuses sont les plus vivaces. Mais sans doute ne sont-elles pas celles auxquelles il pense.
Entre la loi du 15 mars 2004 et le discours du Latran, il n’y a pas de contradiction : il y a la continuité d’une conception réactionnaire et normalisatrice, centrée sur l’affirmation d’une identité française, chrétienne, et cultivant le culte d’un passé mythique.
Toute atteinte au principe de laïcité de l’État est source d’inégalités de traitement entre les citoyens, entre croyants et athées, comme entre croyants de différentes confessions. En renonçant de fait à ce principe, Nicolas Sarkozy joue les apprenti-sorciers.
Laurent Lévy
Auteur du livre " Le spectre du communautarisme" aux éditions AmsterdamDu même auteur, à lire en ligne sur Oumma.com :
Vos réactions et commentaires sur cet article
Bonjour ! A la lecture de cet article et au regard de l’actualité du sujet, je me pose des questions : la société française est-elle hypocrite ou est-ce les hommes qui la composent qui sont hypocrites ?
oumma.com-uk-fan si tu pousses ton analyse un peu plus loin sur le suicide, l’Algérie s’étonne de ce phénomène qui prend de l’ampleur. En effet dans un pays musulman 100 c’est énorme, c’est une tendance à la hausse qui n’a rien d’étonnant dans un pays qui subit de plein fouet les affres de la révolution makrout.
Haoues pour faire simple ne dis-tu pas que tout ça c’est de l’hypocrisiee ? Oui ok mais de là à dire et moi et moi et moi bof. On sait à quoi s’en tenir depuis un moment non ? Qui gobe strasse et paillettes ????
On peut Cogiter et analyser toutes les bêtises moderno-archaïco-politico-laïcico-démocratique au final on en revient toujours au même : un homme ça se doit d’être consistant non ?
La laïcité post canicule de 2004 c’est un abus de pouvoir une abérration.
Cependant, Haouès, je ne partage pas ton analyse, il me semble qu’il met plus en cause, sur le fond, le dogme laïciste de 2005 qui s’en prend aux personnes à qui il demande d’être neutre, bien que dans dans la forme, il semble portait atteinte à la laïcité 2005. Comme tu le dis toi même, le fait que le discours ait été fait en domaine chrétien n’est pas suffisant pour remettre en cause la séparation de l’état et du religieux. Par contre le fait, qu’il demande à l’église de jouer un rôle dans le champ publique est une remise en cause du dogme 2005 qui dit que pour vivre ensemble le religieux doit rester à la maison (il y a deux personnes en une, l’une picole dans les bars l’autre fait la prière à la maison, c’est la consistance moderne).
Fanfan tu aurais dû commencer par définir les termes. Ne sont pas à proprement parler des "civilisations religieuses", et à proprement parler des civilisation religieuses c’est quoi ?
L’age d’or du monde musulman est l’age d’or du monde musulman pas arabe. C’est justement parce qu’ils étaient musulmans qu’ils étaient au top. C’est depuis que les dirigeants des pays musulmans se sont éloignés des contraintes islamiques que le monde musulman va mal (ils ne sont pas supposés abusés du pouvoir, ils sont supposés le tenir du peuple, En Islam tu n’acquiert pas le pouvoir par les armes mais par exemplarité et caution)
(cf. Encyclopédie Universalis sur la division entre le peuple et le pouvoir dans le monde musulman, ça ne date pas d’aujourd’hui makheureusement).
Le monde arabe en dehors de l’Islam est plutôt tribal et donc divisé (cf. plan américain du redécoupage du moyen orient).
Le monde arabe souffre d’un excès de nomadisme génétique (bon toi tu prends à droite et moi je prends à gauche, wa salam mon frère)
Alors que le monde occidental souffre d’un excès de sédentarité génétique (houla un envahisseur, zut c’est ma femme, elle habite là ?)
bonsoir a tous !Moi quand on me parle de laicite ,j ai l impression qu on vise la communauté musulmane !On voudrait faire croire que les musulmans souhaitent un toilettage de la laicité en leur faveur.Les medias contribuent avec cette caricature le racisme et l islamophobie !PAS TOUCHE A LA LOI DE 1905 !!! salut,salam,shalom !!
« C’est pourquoi nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : assumer les racines chrétiennes de la France, et même les valoriser, tout en défendant la laïcité, enfin parvenue à maturité. Voilà le sens de la démarche que j’ai voulu accomplir ce soir à Saint-Jean de Latran. » Sarkozy a l’honnetete de preciser un fait connu des musulmans francais depuis 1905 : Le traitement preferentiel guaranti au catholicisme compare aux autres religions face aux principes laics.
« Un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. » Il serait interessant de faire un parallele entre taux de suicide et pratique religieuse. Le 13 Fevrier " Le Quotidien d’Oran’ a publie la mortalite par suicide en Algerie pour 2007. Elle serait de 128 individus pour 32 millions d’habitants. Alors qu’ en France le nombre de morts depasse 10 000 par an.
A Urluberlu L’egypte, La Perse, Le monde musulman du 7eme au 13eme siecle (à peu près !), L’Inde....
Les civilisations que tu cites ne sont pas à proprement parler des civilisations religieuses. Tu confonds religion avec civilisation, ce qui n’est pas la même chose
Fanfan => L’egypte, La Perse, Le monde musulman du 7eme au 13eme siecle (à peu près !), L’Inde....
Toutes ces civilisations etaient des grandes civilisations incontestablement, pourtant elles etaient des civilisations religieuses avant tout.
Et par opposition parlons des regimes communistes ou liberalistes comme la corée du nord ou les USA (genocide des indiens d’amerique, pauvreté, guerres...) ? Grandes civilisations ? NON ! Une idéologie en est à l’origine ? OUI !!
Donc ton raisonnement n’a aucun fondement historique. L’histoire montre qu’avec les religions ou les idéologies on peut faire le meilleur comme le pire, le facteur commun ? L’homme.....
Pour une fois j’approuve ce que vous dites M. Levy, un texte bien raisonné sans excés ou caricature. M Sarkosy en qualité de président de la république française n’avait pas le droit de débiter un tel discours. De sa gestion de l’UOIF aux discours de latran et ryad, on voit que Sarkosy a une conception napoléoniène de la religion. Mais d’un autre côté il sait qu’il ne peut pas revenir complètement sur la laïcité car la population dans sa trés grande majorité n’en veut pas. Son discours a même choqué quelqu’un comme Bayrou, qui bien que se disant croyant et pratiquant, préfère une société apaisé dans ses rapports religieux par la laïcité.
En revanche, quand aucune de ces prétendues grandes consciences de philos/intello laïques n’a agité le chiffon rouge, est révelateur de deux choses : soit, leur interprétation de la laïcité a évolué dans le bon sens, et tant mieux. soit, leurs charges ne visent particulièrement que l’islam, et fait abstaraction des restes.
Ce n’est pas parce que tu n’as rien vu qu’il ne s’est rien passé, il y a eu de nombreux articles dans les journaux ou sur les sites internets laïques, et même^dans certaines émission de télé. L’interprétation de la laïcité n’a pas évolué, c’est juste qu’elle reste la mêmê quelle que soit la religion en cause. Alors que d’autres ont des attitudes différentes selon la religion en cause, les uns seront concilants avec le conservatisme chrétiens, les autres avec le conservatisme musulman.
Que ceux qui craignent pour la laïcité en France se rassurent, Sarkozy n’aurait aucune chance, pas plus qu’un autre d’ailleurs, de la remettre en cause, même partiellement, si tant est que cela fut son souhait (ce qui reste à démontrer). Ce n’est ni dans ses attributions, et encore moins dans ses pouvoirs. En outre, la remise en cause de la laïcité, dans le sens de son affaiblissement ou de sa disparition, est impossible en France pour de multiples raisons, la première étant qu’une écrasante majorité de la population y serait formellement opposée, soit pas conviction, soit par méfiance, soit par anticléricalisme (puissant dans notre pays pour des raisons historiques), soit tout simplement parce que les citoyens n’y verraient rien de bon, à commencer par les croyants eux-mêmes, et ce n’est pas prêt de changer. Et ça, dans un système démocratique par représentation où chacune des nombreuses élections apporte un potentiel d’alternance, c’est mortel pour toute velléité remettant en cause ce qui est considéré comme principe républicain ancré dans la société.
L’intrusion de la sphère privée de notre président dans sa fonction publique a d’ailleurs été lourdement sanctionnée par les sondages. Avertissement on ne peut plus clair.
Il est préférable de croire en des idéologies qu’en des religions. Les idéologies n’ont pas la prétention à la vérité au contraire des religions qui s’estiment être dans le vrai et peuvent déclencher des réflexes intolérants. Les civilisation les plus développés ont été initiés à travers des idéologies et non des religions.
Merci Mr. Levy pour cette analyse juste !
En effet, Sarkozy essaie de rouvrir des cicatrices qui commençaient à peine à cicatriser. Il voit bien que sa politique "bling bling" déçoit de plus en plus de monde (les sondages d’opinion en témoignent). Alors il relance le « credo identitaire », celui là même qui lui a fait gagner les présidentielles. N’oublions pas que c’est en surfant sur un certain populisme réactionnaire qu’il a pu piquer des voix à Le Pen et remporter les élections.
Il est certain que Nicola Sarkozy n’est pas l’homme qu’il faut pour promouvoir la cohésion sociale le civisme dont la france la france a besoin plus que jamais.
Y. Hammoud, Québec Canada
j’ose espèrer cher laurent que tu ne sous entends pas une complicité de l’UOIF dans la déscolarisation de ces centaines de jeunes filles,
Que Mr sarkozy, quoi président de la république revendique sa foi en public ou en privé ça ne me choque pas, c’est son droit le plus absolu.
En revanche, quand aucune de ces prétendues grandes consciences de philos/intello laïques n’a agité le chiffon rouge, est révelateur de deux choses :
soit, leur interprétation de la laïcité a évolué dans le bon sens, et tant mieux.
soit, leurs charges ne visent particulièrement que l’islam, et fait abstaraction des restes.
C’est moins une remise en cause de la laïcité par Sarkozy qui est condamnable que cette amnésie à l’endroit de l’apport de l’islam à l’Europe et par conséquent à la France. L’islam occidental avec l’un de ses plus illustres représentants en la personne de Ibn Rushd (Averroès), entre autres,il n’en dit mot !
Ensuite,si l’auteur de l’article m’y autorise, faisons mieux, me semble-t-il, le départ entre laïcité et sécularisme.
La séparation de l’Eglise et de l’Etat ne fait l’objet d’aucune contestation, pas même de la part de Nicolas Sarkozy n’en déplaise à ses contempteurs en dépit du fait que certaines de ses déclarations à Latran aient pu heurter par leur orientation christiano-centrée ; en même temps, c’était un haut lieu de la chrétienté au moins en tant que "basilique des papes". Le lieu s’y prêtait donc quelque peu. Dont acte.
Une remise en cause la laïcité je ne le crois pas.
Une espèce de remise en cause de la sécularité de la France certainement.
On sait pertinemment que le christianisme ou son observation en particulier, n’est plus structurant des rapports interindividuels et collectifs dans le cadre du lien social. Les gens attendent beaucoup plus concrètement la réalisation de l’espoir en matière de projets politiques et sociaux.
Je serais néanmoins d’avis d’affirmer que le Président actuel tend à n’envisager le dialogue entre la laïcité et la religion qu’à travers le christianisme ce qui pour le moins, paraît réducteur en sus d’être exclusiviste. Une nouvelle forme de refoulement du fait musulman et des citoyens qui s’en réclament est de facto pérennisé voire accentué ! Cela assurément, on peut à tous égards singulièrement le déplorer...
