Que les nationalistes ombrageux se rassurent, le point de
départ de ce voyage - au demeurant assez court - n’est pas l’aérogare
d’Orly-Sud ou de Roissy... En fait, le périple dont je vous parle commence à la
station RER de Châtelet-Les Halles, endroit lugubre et détestable qui fait
honte à la capitale française avec ses couloirs à la lumière blafarde, son
remugle en provenance des fast-foods du Forum, ses bandes de yôs turbulents,
sans oublier les mines patibulaires qu’on y croise en permanence, à commencer
par les vigiles en uniforme bleu nuit, ces « j’aurais aimé être flic mais zon
pas voulu de moi » qu’accompagnent des molosses toujours prêts à mordre les
mollets et cuisses des trop bronzés.
Sur le papier, cette station devrait être un motif de
fierté puisque c’est la plus grande d’Europe avec ses 800.000 voyageurs
quotidiens. C’est aussi une porte d’entrée pour des évasions à moindres frais.
Un programme parmi tant d’autres : quitter Sarcelles le samedi en début
d’après-midi, prendre la ligne D, descendre à Châtelet-Les Halles, manger un
« menu best of » avec un filet-o-fish (en attendant que Mc Donald’s se mette au
halal), puis traîner dans les allées du Forum en regardant les vitrines ou en
rêvant devant la liste des meilleures ventes de disques. Et puis, son argent
dépensé, quelques embrouilles évitées ou appelées un jour à s’envenimer, on
repart vers le 9-5 alors que la nuit est tombée. « Châtelet-Les Halles, station
balnéaire, mais où ya pas la mer », fredonne ainsi Florent Pagny, le chanteur
qui se dit fiscalement harcelé parce qu’on lui ordonne de payer ses impôts
comme tout le monde.
Sur un quai crasseux, ils sont plusieurs dizaines de
touristes à se demander s’ils attendent le bon RER. « Disney ? », demandent-ils
aux voyageurs qu’ils devinent être des autochtones, peut-être à cause de leur
mine renfrognée ou du journal gratuit qu’ils tiennent entre leurs doigts.
« Ouais, ouais, Disney, c’est bon ! », répond un quadra en chaussures de bowling.
Et d’ajouter : « Voyez pas ? C’est marqué sur le panneau lumineux. Ouais, là !
Quand la case s’allume, c’est que le RER y va. Marne-La Vallée, Eurodisney.
Comprendé ? » Les deux Espagnoles, la trentaine au maximum, n’ont visiblement
pas tout compris mais remercient celui qui leur tourne déjà le dos. « Train à
l’approche », avertit en effet un écran. Le RER de la ligne A (celle qui connaît
le plus fort trafic au monde, explique une affichette noircie par la suie),
arrive par la droite, ce qui déstabilise un peu les étrangers, habitués à voir
surgir les métros par la gauche.
La rame à deux étages est bondée. On y parle de nombreuses
langues. On s’interpelle. Une joie enfantine illumine presque tous les visages.
Et dans le wagon, flotte un air de vacances que ne trouble pas le lent passage
de CRS au regard inquisiteur. A la station Gare de Lyon, alors que les portes
automatiques se ferment, une famille monte de justesse. Ils sont quatre. Le
père, avec une casquette américaine sur le crâne et un marcel qui ne cache rien
d’un lourd embonpoint. La mère, elle, porte le hidjab et une longue robe aux
manches amples. Le fils, quinze/seize ans, a les cheveux gominés et ramenés en
queue de cheval, tandis que sa soeur, à peine plus jeune que lui, prend
visiblement la chanteuse Shakira pour modèle vestimentaire. « Vous êtes sûrs que
c’est le bon train ? », demande en marocain la mère. Sa fille détourne la tête.
Le fils fait mine de régler son lecteur mp3. Quant au père, après avoir
brièvement regardé le plan placardé au-dessus des portes, il répond un brin
agacé : « Tu n’as qu’à demander !. L’épouse hésite puis se penche vers sa
voisine, une petite femme aux cheveux gris portant survêtement et baskets
élimés. « Pardon, c’est bien pour aller à Disney ? ». La dame sursaute. Elle
s’écarte un peu. Ses yeux rougis s’attardent un instant sur le foulard puis se
détournent pour fixer le mari et les deux adolescents. « Oui, oui, c’est bien la
bonne direction », répond-elle enfin en souriant. L’épouse est soulagée. « On
avait peur de s’être trompés. Vous comprenez, on vient du Maroc », dit-elle, en
demandant ensuite à la voyageuse si elle va aussi chez Disney. L’autre secoue
la tête. « Jamais mis les pieds là-bas ! », s’amuse-t-elle. La Marocaine affiche
une moue désolée. « C’est dommage. Remarquez, nous aussi, au pays, il y a
beaucoup d’endroits qu’on n’a jamais visités. En tous les cas, si vous venez au
Maroc, vous serez la bienvenue », promet-elle en plaquant sa main droite sur la
poitrine. L’autre sursaute une nouvelle fois. « C’est gentil. J’ai jamais pris
l’avion », avoue-t-elle visiblement décontenancée, peut-être même émue.
Alors que le RER émerge d’un long tunnel et laisse
découvrir une succession de zones pavillonnaires, une discussion commence entre
celles que l’on jurerait avoir toujours été amies. Elles parlent du temps
incertain, de l’éducation des enfants et des prix qui ne cessent d’augmenter
sous toutes les latitudes. A Lognes, la dame se lève, s’excuse de devoir
partir, dit au revoir à cinq ou six reprises et reste même sur le quai à faire
signe de la main, alors que le train redémarre. « J’aurais peut-être dû lui
proposer de venir avec nous », dit la mère au mari qui ne répond pas.
A Torcy, un homme monte, visiblement éméché. D’un ton
agressif, il commence à débiter le discours habituel. Le chômage, la chambre
qu’il faut payer, l’argent qui lui est indispensable pour rester propre. Dans
le wagon, les gens regardent leurs pieds. Chez les touristes, on se crispe et
l’on se rend peut-être compte que le trajet dure plus longtemps que ce que
prétend la brochure trouvée à l’hôtel. Le soiffard insiste, réclame un
ticket-restaurant car il n’a pas mangé depuis trois jours. Le jeune Marocain et
sa soeur pouffent de rire. Leur mère les fusille du regard. « Ne lui donne rien,
il va les boire », ordonne, en arabe, le mari. L’épouse ouvre son large sac et
tend un sandwich sous cellophane au quémandeur qui l’accepte avec un large
sourire édenté. Le train arrive à Bussy-Saint Georges. Avant de descendre,
l’homme brandit le pain en direction du mari : « Au moins ça, j’le picolerai pas
! », grogne-t-il. Le RER repart. L’atmosphère se détend. Les sourires
reviennent. D’ailleurs, c’est terminé : on arrive enfin au pays de Mickey.
Source : Le quotidien d’Oran, 1er septembre 2005
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